Vendredi 10 août, Sur Mesure présentait un beau duo de légendes en devenir, Jef K d’abord, tête de proue des labels Silver Network et Crack & Speed, activiste House d’avant la French Touch et Chevalier de l’Ordre After. D’Julz ensuite, figure historique de la même trempe, indémodable précurseur, dont la Bass Culture n’en finit pas de s’étendre. Rencontre avec Julien aka D’Julz quelques heures avant son set au Wanderlust.
Wanderlust : Tu fais partie de la seconde vague d’explorateurs House à Paris, au début des années 90, dans la foulée des pionniers Laurent Garnier, Erik Rug & co. En vingt ans, la scène parisienne a bien changé. Tu portes quel regard sur cette période ‘underground’ de l’avant 1996 ? Tu le vois comme une sorte d’Eden perdu ?
D’Julz : J’essaie de ne pas avoir trop de nostalgie mais j’ai la chance d’avoir participé au quasi démarage de la scène Rave parisienne et comme toute naissance d’un mouvement, ce fut une période unique. Tout était découverte : chaque fête, chaque disque, chaque DJ set. Bref, une époque euphorique pleine d’énergie et de liberté.
En 1993 si j’en crois ta biographie, un passage par New York t’a renforcé dans ton désir de devenir DJ. Quels souvenirs tu gardes de ce séjour à New York? A l’époque, choisir de devenir DJ n’était pas considéré comme un plan de carrière. Est-ce qu’il y a eu quelque chose qui a fait comme un déclic ?
J’ai décidé d’en faire mon métier bien plus tard, en 1998. Avant c’était une passion que je vivais à 100% mais sans aucun plan de carrière. New York fut effectivement une révélation au niveau des clubs. Je préférais la scène Rave européenne, mais en revanche New York en 1993, c’était la capitale mondial du clubbing – comme Berlin aujourd’hui. L’esprit du Paradise Garage était encore présent grâce au Sound factory, le dernier club légendaire à mon avis. Là-bas, j’ai appris énormément sur ce que devait être un DJ de club, sur l’importance d’un sound system et d’une programmation sur sept ou douze heures de mix. Ça m’a aussi ouvert à d’autre forme de House.
J’ai toujours eu de toi l’image d’un garçon assez sage un peu comme un DJ Deep. Est-ce une illusion ?
(Rires) Je ne suis pas si sage que ça mais c’est vrai que je suis assez discret donc on imagine souvent que je suis un enfant de coeur.
Quoi qu’il en soit tu as l’impression de t’assagir avec le temps?
Pas vraiment, j’ai toujours jonglé entres des phases sages et d’autre moins.
Le Sound Factory de Junior Vasquez en 1993.
J’ai aussi l’impression que tes vingt ans de carrière se sont déroulés sans accrocs et sont montés crescendo. Finalement en 2012, tu n’as jamais été aussi haut, autant en tant que DJ, producteur ou label manager, ce qui est assez rare…
J’ai connu des haut et des bas comme tout les artistes. J’ai traversé difficilement la vague de l’Electro Clash ou de la Minimale qui ne m’inspirait pas du tout mais heureusement jamais au point de disparaître totalement. La longévité est ce qui compte le plus à mes yeux. Je n’ai jamais été le mec à la mode et je n’ai pas explosé du jour au lendemain, ceci explique certainement cela. Si je peux continuer comme ça pendant encore dix ou quinze ans ça me conviendrait. Maintenant monter d’un cran ou deux ne me déplairait pas non plus (rires).
J’imagine que ton style en tant que DJ a naturellement évolué mais je le vois comme quelque chose de progressif, sans bouleversement. Peux-tu nous donner 4-5 tracks qui ont rythmé ton parcours de DJ, qui t’ont peut-être influencé dans une nouvelle direction ?
Pas facile de donner 5 tracks. Disons qu’à mes début je mélangeais de tout (du meilleur au pire) : deep house, techno, breakbeat, progressive. C’est l’époque qui voulait ça je pense. A la fin des année 90, je me suis plus orienté vers la Techhouse car j’ai toujours eu besoin de l’énergie de la Techno et le groove de la House. Aujourd’hui, je mélange beaucoup de la House et de la Techno. Mon style a peu changé au cours des années : il s’enrichit et s’affine.
Parlons un peu de Bass Culture, ta soirée au Rex depuis 1997 et ton label depuis 2009. Si tu devais pitcher l’esprit Bass Culture en quelques lignes, ça donnerait quoi ?
La soirée comme le label sont des déclinaisons directes de mes sets. J’invite les artistes qui m’inspirent, avec qui j’ai envie de partager les platines. Et sur le label je signe les disque que j’ai envie de jouer. Ce n’est pas plus compliqué que ça. L ‘orientation musicale est à l’image de celle que je joue.
Anonym Love Is Easy (D’Julz edit) sur Bass Culture Records.
As-tu une vision de ce que Bass Culture sera dans dix ans ?
Pour l’instant c’est un label de DJ pour les DJ. Il n’a pas d’autre prétention pour l’instant. Il évoluera peut être vers d’autres choses, plus d’albums, des sorties moins orientées dancefloor… ou pas . Difficile à dire.
Si tu devais rendre hommage aujourd’hui à quelqu’un qui a marqué ton parcours, tu penserais à qui ?
J’ai été influencé par de nombreux DJs tout au long de ma carrière. Certains pour leur musique, d’autres pour leur façons de mixer, leur façon de gérer leur carrière, leur présence… En vrac, je citerais : Guillaume la Tortue, Jérôme Pacman, Laurent Garnier, Francesco Farfa, Dimitri (Amsterdam), Junior Vasquez, Kenny Hawkes, Doc Martin… et plein d’autres.
Ton style deep et dur à la fois est tout à fait dans l’air du temps. Comment expliques-tu que la Deep house semble être dans une telle forme aujourd’hui ?
Je ne vais pas me plaindre, c’est génial que des gamins de 18 ans soit passionnés par la House des débuts. c’est important de connaître les racines. Internet y est effectivement pour beaucoup car il offre un accès à toute l’histoire de cette musique via Discogs, Youtube, Soundcloud… C’est ce qui permettra, je l’espère, de résister face à cette invasion de ce que les Américains appellent l’EDM et à son marketing vide de sens.
Interview réalisée par Jérôme Viger-Kohler
